Quand le corps protège ce que l'âme ne peut plus porter
Un article de Sophia Deus
Avant de commencer — un mot important.
Je ne suis pas professionnel de santé. Je ne suis ni médecin, ni psychologue, ni thérapeute. Cet article n'est pas un diagnostic, ni un protocole de soin, ni un substitut à un accompagnement professionnel. C'est un partage : une mise en lumière, avec mes mots et ceux des chercheurs qui m'inspirent, de mécanismes que beaucoup d'entre nous traversent sans les comprendre. Si vous vous reconnaissez dans ces lignes, voyez-les comme une invitation douce à mieux vous connaître — et, lorsque vous vous sentirez prêt(e), à vous faire accompagner par une personne qualifiée. Vous méritez d'être soutenu(e).
« J'étais là, mais je n'étais plus là »
Peut-être avez-vous déjà vécu cela. Un moment où vous regardiez la scène comme à travers une vitre. Où les sons devenaient lointains, le corps anesthésié, le temps suspendu. Peut-être avez-vous conduit pendant des kilomètres sans aucun souvenir du trajet. Peut-être vous êtes-vous senti(e) « brouillard », flottant à côté de vous-même, incapable de pleurer alors même que tout en vous criait.
Si c'est le cas, sachez d'abord une chose : vous n'êtes ni fou, ni folle, ni cassé(e). Ce que vous décrivez porte un nom — la dissociation — et c'est l'une des intelligences les plus profondes du vivant. Ce n'est pas une défaillance. C'est une protection.
Dans cet article, je vous propose de comprendre, sans jargon et sans peur, ce qui se joue en vous. D'où vient la dissociation, comment elle fonctionne dans le corps et le cerveau, et surtout : par quels chemins doux on peut, peu à peu, revenir habiter sa vie.
Qu'est-ce que la dissociation, au juste ?
Le mot fait peur, parce qu'il est associé dans l'imaginaire collectif à des troubles spectaculaires. Mais la dissociation, dans son sens premier, est beaucoup plus simple et beaucoup plus humaine.
C'est le psychiatre français Pierre Janet, à la fin du XIXᵉ siècle, qui en a décrit le mécanisme : face à un évènement trop violent pour être intégré, le psychisme met de côté une partie de l'expérience. Il la sépare — il la dissocie — du reste de la conscience, pour pouvoir continuer à fonctionner.
Imaginez un disjoncteur électrique. Quand une surcharge menace de tout faire fondre, il saute. La maison se met dans le noir, mais l'installation est sauvée. La dissociation, c'est ce disjoncteur intérieur. Quand l'expérience devient insupportable — trop de douleur, trop de terreur, trop d'impuissance — quelque chose en nous coupe le courant pour protéger l'essentiel.
La dissociation se manifeste de mille manières, allant du plus discret au plus envahissant :
- La sensation d'être détaché(e) de soi-même, de s'observer de l'extérieur (la dépersonnalisation).
- L'impression que le monde devient irréel, lointain, comme un rêve ou un décor (la déréalisation).
- L'anesthésie émotionnelle : ne plus rien ressentir, ni joie ni peine, un grand vide blanc.
- Le brouillard mental, les pertes de mémoire, les « trous » dans le temps.
- La sensation d'être déconnecté(e) de son corps, de ne plus le sentir, de ne plus l'habiter.
Tous ces états ont un point commun : ils nous éloignent de quelque chose de trop intense. Et ils l'ont fait, à un moment, parce que c'était la seule issue disponible.
Les causes : pourquoi le corps apprend à partir
La dissociation n'apparaît pas par hasard. Elle s'enracine presque toujours dans le trauma — c'est-à-dire dans une expérience qui a dépassé nos capacités à faire face, en nous laissant seul(e) face à l'effroi.
Quand on ne peut ni fuir ni combattre
Face au danger, le vivant dispose de deux réponses bien connues : la fuite ou le combat. Mais que se passe-t-il quand on ne peut faire ni l'un ni l'autre ? Quand on est trop petit, trop faible, pris au piège, ou tenu par un lien d'attachement avec la personne même qui fait mal ?
Alors le corps déploie sa réponse la plus archaïque : l'immobilisation, le figement, l'effondrement. C'est la réponse du « faire le mort » que partagent tant d'animaux. Le psychisme, lui, l'accompagne en se mettant hors-ligne. La dissociation est cette mise hors-ligne. Elle survient précisément là où ni la fuite ni la lutte n'étaient possibles.
Le poids particulier des traumas de l'enfance
Les travaux de Gabor Maté et la grande étude américaine sur les expériences adverses de l'enfance (l'étude ACE, menée par Felitti et Anda) ont montré une chose essentielle : plus les blessures sont précoces, répétées et relationnelles, plus elles marquent durablement le système nerveux.
Un enfant ne peut pas fuir sa maison. Il ne peut pas combattre les adultes dont il dépend pour survivre. La dissociation devient alors sa stratégie de survie privilégiée — parfois la seule. Comme l'écrit la psychiatre Muriel Salmona, l'enfant « disjoncte » pour ne pas mourir de l'intérieur sous le flot de stress. Le problème, c'est que ce mécanisme, génial dans l'urgence, peut rester allumé longtemps après que le danger a disparu, et continuer de se déclencher dans la vie adulte, là où il n'a plus lieu d'être.
À retenir avec douceur : si vous dissociez aujourd'hui, ce n'est pas un défaut de caractère. C'est la trace d'un moment où votre système a fait, brillamment, tout ce qu'il pouvait pour vous garder en vie.
Le fonctionnement : ce qui se passe dans le corps et le cerveau
Pour comprendre la dissociation, il faut quitter l'idée que tout se joue « dans la tête ». Comme le rappelle inlassablement Bessel van der Kolk dans Le corps n'oublie rien, le trauma n'est pas un souvenir : c'est une empreinte laissée dans le corps. Et c'est là qu'il faut aller chercher.
Le disjoncteur neurobiologique (Muriel Salmona)
Quand nous vivons une menace, notre cerveau émotionnel — en particulier une petite structure nommée amygdale — déclenche l'alarme. Le corps est inondé d'adrénaline et de cortisol, les hormones du stress, qui préparent à la fuite ou au combat.
Mais si la situation se prolonge et que rien ne peut arrêter le danger, ce flot devient lui-même toxique, dangereux pour le cœur et le cerveau. C'est ici que se produit ce que Muriel Salmona appelle la disjonction : pour éviter la surcharge mortelle, le cerveau coupe le circuit émotionnel. L'alarme s'éteint brutalement.
Ce court-circuit a un prix. Il produit l'anesthésie — émotionnelle et parfois physique — caractéristique de la dissociation. Et il fige le souvenir de l'évènement à part, non digéré, sous forme de ce qu'elle nomme la mémoire traumatique : un souvenir qui n'a pas été rangé, et qui peut resurgir intact, des années plus tard, dès qu'un détail le réveille.
La théorie polyvagale (Stephen Porges)
Le chercheur Stephen Porges nous offre une autre clé précieuse. Selon lui, notre système nerveux autonome fonctionne selon trois grands étages, comme un escalier que l'on descend à mesure que l'on se sent en danger :
- L'étage de la sécurité (le système vagal ventral) : c'est l'état où l'on se sent en lien, posé, capable de regarder l'autre, de respirer, d'être présent.
- L'étage de la mobilisation (le système sympathique) : c'est le stress, l'agitation, l'anxiété, la fuite ou le combat. Le corps est en alerte.
- L'étage de l'effondrement (le système vagal dorsal) : quand même la mobilisation ne suffit plus, le système nerveux « débranche ». C'est le figement, l'engourdissement, le vide — c'est précisément le territoire de la dissociation.
Porges insiste sur un mot magnifique : la neuroception. En permanence, sous notre conscience, notre corps « scanne » l'environnement pour évaluer s'il est sûr ou dangereux. Chez une personne traumatisée, ce détecteur a appris à voir le danger partout. Il fait descendre l'escalier au moindre signal — parfois pour un ton de voix, une odeur, un silence.
La fenêtre de tolérance
Le psychiatre Daniel Siegel a proposé une image très parlante : la fenêtre de tolérance. C'est la zone, propre à chacun, où nous pouvons ressentir nos émotions sans être débordés — la zone où l'on reste présent.
Quand l'activation dépasse le haut de la fenêtre, on bascule dans l'hyperactivation : panique, colère, agitation. Quand elle passe sous le bas de la fenêtre, on bascule dans l'hypoactivation : engourdissement, vide, dissociation. Le trauma rétrécit cette fenêtre. Tout l'enjeu de la guérison sera, justement, de l'élargir patiemment, pour pouvoir ressentir à nouveau sans avoir à disparaître.
Comment en sortir : les chemins du retour à soi
Voici la bonne nouvelle, et elle est immense : le système nerveux n'est pas figé pour toujours. Grâce à la neuroplasticité — cette capacité du cerveau à se réorganiser tout au long de la vie, que des chercheurs comme Joe Dispenza ont largement popularisée — il est possible de réapprendre la sécurité. Lentement. Mais réellement.
Sortir de la dissociation, ce n'est pas « se forcer à ressentir ». C'est l'inverse : c'est créer assez de sécurité pour que le corps n'ait plus besoin de partir. Voici les grandes directions de ce chemin.
1. La sécurité avant tout
Rien ne se répare dans la peur. La première étape n'est pas de revisiter le passé, mais d'installer, dans le présent, des îlots de sécurité : un lieu, un rythme, des repères, des personnes fiables. Le corps a besoin de vivre, encore et encore, l'expérience concrète qu'« ici, maintenant, je ne risque rien ». C'est cette répétition qui, peu à peu, déprogramme l'alarme.
2. Revenir dans le corps, par petites touches
Puisque le trauma vit dans le corps, c'est par le corps que passe le retour. Peter Levine, avec sa méthode de Somatic Experiencing, propose deux principes d'une grande sagesse :
- La titration : on ne replonge jamais dans l'intensité d'un coup. On approche les sensations goutte à goutte, par toutes petites doses supportables.
- Le pendule (pendulation) : on apprend à osciller entre une sensation difficile et une sensation de calme, comme un balancier. On touche l'inconfort, puis on revient au refuge. Ce va-et-vient réapprend au système nerveux qu'il peut traverser une vague sans se noyer.
Les exercices d'ancrage (grounding) sont ici précieux : sentir ses pieds au sol, nommer cinq choses que l'on voit, presser ses mains l'une contre l'autre, tenir un objet froid. Tout ce qui ramène ici et maintenant.
3. Apaiser le nerf vague
Si la dissociation est un effondrement du système vagal dorsal, on peut apprendre à réactiver l'étage de la sécurité. Des gestes simples y aident : une respiration lente où l'expiration dure plus longtemps que l'inspiration, fredonner ou chanter (le nerf vague passe par le larynx), le contact avec le froid, le mouvement doux, l'automassage. Ces petits gestes envoient au cerveau un message clair : le danger est passé.
4. La co-régulation : guérir en lien
Voici peut-être le point le plus important, et celui que Stephen Porges comme Brené Brown rappellent chacun à leur manière : on ne guérit pas seul. Le système nerveux humain est conçu pour se réguler au contact d'un autre système nerveux apaisé. Un regard bienveillant, une présence calme, une main tendue. La blessure s'est souvent faite dans le lien ; c'est aussi dans le lien sécurisant qu'elle se répare. C'est tout le sens d'une relation thérapeutique de qualité — et de communautés bienveillantes comme celle que nous tâchons de bâtir avec Les Résilients.
5. Les approches thérapeutiques
Plusieurs accompagnements ont fait leurs preuves pour traiter le trauma et la dissociation, et méritent d'être explorés avec un professionnel formé :
- L'EMDR, qui aide à « digérer » les souvenirs traumatiques restés bloqués.
- L'EFT et les techniques de libération émotionnelle.
- Les thérapies somatiques (Somatic Experiencing, approches centrées sur le corps).
- Les thérapies des parts, qui rejoignent l'intuition de Carl Gustav Jung : nous ne sommes pas un bloc, mais un assemblage de parts intérieures. Certaines se sont mises à l'écart pour nous protéger. Guérir, c'est les accueillir et les réintégrer avec tendresse, plutôt que de les combattre.
6. La compassion comme socle
Rien de tout cela ne tient sans la chose la plus difficile pour les personnes blessées : la douceur envers soi-même. Brené Brown a montré combien la honte enferme, et combien la compassion libère. Clarissa Pinkola Estés, à travers ses contes, nous rappelle que la partie de nous qui s'est repliée n'est pas morte — elle attend, sous la neige, le retour de conditions sûres. Et Gabor Maté nous invite à remplacer la question « Qu'est-ce qui ne va pas chez moi ? » par cette autre, infiniment plus juste : « Qu'est-ce qui m'est arrivé ? »
Un mot pour finir
Si vous dissociez, ce n'est pas parce que vous êtes faible. C'est parce qu'un jour, votre être a été assez sage pour se protéger de l'insupportable. Cette protection a peut-être trop duré, elle vous coupe peut-être aujourd'hui de la vie que vous aimeriez vivre — mais elle n'est pas une condamnation. C'est une porte. Et derrière cette porte, doucement, patiemment, vous pouvez réapprendre à habiter votre corps, vos émotions, votre présence.
Le chemin du retour à soi n'est pas une ligne droite. Il se fait par petits pas, par allers-retours, avec des appuis sûrs et, idéalement, une main professionnelle pour vous accompagner. Vous n'avez pas à le parcourir seul(e).
Vous êtes un(e) Résilient(e). Et la résilience, ce n'est pas n'avoir jamais été brisé(e) : c'est apprendre, jour après jour, à se rassembler.
Ressources d'urgence
Tu n'es pas seul(e). De l'aide existe. Si vous traversez une détresse importante, ou si la lecture de cet article réveille en vous des émotions difficiles, n'attendez pas — demander de l'aide est un acte de courage, jamais de faiblesse.
- Prévention du suicide — 3114 (gratuit, 24h/24, 7j/7)
- Urgence psychiatrique — 15 · SAMU (gratuit, 24h/24)
- Solitude Écoute — 0 800 47 47 88 (gratuit, tous les jours de 15h à 20h)
- CN2R — Centre National de Ressources et de Résilience : cn2r.fr
- PSYCOM — information publique en santé mentale : psycom.org
Quelques sources et inspirations
- Pierre Janet — travaux fondateurs sur la dissociation.
- Bessel van der Kolk, Le corps n'oublie rien (The Body Keeps the Score).
- Stephen Porges — la théorie polyvagale.
- Muriel Salmona — la mémoire traumatique et la disjonction.
- Peter Levine — Somatic Experiencing (titration, pendulation).
- Daniel Siegel — la fenêtre de tolérance.
- Gabor Maté — le trauma et la compassion.
- Étude ACE (Felitti & Anda) — sur les expériences adverses de l'enfance.
- Brené Brown, Clarissa Pinkola Estés, Carl Gustav Jung, Joe Dispenza — sur la honte, la compassion, l'intégration des parts et la neuroplasticité.
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