La fissure

La fissure

Ou par où la lumière entre

Avant de commencer — un mot important.
Je ne suis pas professionnel de santé. Je ne suis ni médecin, ni psychologue, ni thérapeute. Cet article n’est pas un diagnostic, ni un protocole de soin, ni un substitut à un accompagnement professionnel. C’est un partage : une mise en lumière, avec mes mots et ceux des chercheurs qui m’inspirent, de mécanismes que beaucoup d’entre nous traversent sans les comprendre. Si vous vous reconnaissez dans ces lignes, voyez-les comme une invitation douce à mieux vous connaître, et, lorsque vous vous sentirez prêt(e), à vous faire accompagner par une personne qualifiée. Vous méritez d’être soutenu(e).

Une fleur dans la terre craquelée

Imaginez une terre sèche, dure, fendue de toutes parts. Une terre qui a trop souffert de la sécheresse, qui s’est refermée sur elle-même. Rien ne semble pouvoir y pousser. Et pourtant, au centre, là où le sol s’est fissuré, une tige de lavande s’élève. De la fissure jaillit une lumière, fine comme un fil d’or, qui monte vers une étoile.

Cette image dit tout ce que je voudrais partager ici. Car la fissure n’est pas seulement une blessure du sol. C’est aussi l’unique endroit par où la lumière peut entrer, et par où la vie peut ressortir. Ce qui s’est brisé est aussi ce qui s’est ouvert.

Il existe, dans une vie, de ces moments. Un instant qui fêle la carapace. Une vérité qui surprend, un événement qui renverse, une rencontre qui bouleverse. Rien ne sera plus tout à fait pareil ensuite. On appelle cela, faute de mieux, un déclic, un électrochoc, un réveil. Moi, je l’appelle la fissure. Et je voudrais vous en parler des deux côtés : ce que la vie m’en a appris, et ce que la science en dit.

Ce moment où quelque chose cède

La fissure, c’est l’instant où le subconscient est pris de court. Pendant des années, on fonctionne sur des automatismes anciens : des peurs, des croyances, des rôles appris pour survivre. Et puis quelque chose vient les percuter par surprise, quelque chose que le vieux programme n’avait pas prévu.

Ce peut être une phrase entendue au bon moment. Un livre. Un deuil. Une maladie. Un regard. Une rencontre. Parfois un événement immense ; parfois un détail que personne d’autre n’aurait remarqué. L’importance extérieure n’a rien à voir avec la puissance intérieure : une chose minuscule peut faire s’effondrer un mur qu’on croyait éternel.

Ce qui suit la fissure, c’est une descente, mais une descente féconde. Un temps de questionnement, de dépouillement, de retour sur soi. On se met à regarder sa vie autrement, à défaire ce qui était noué, à se réconcilier lentement avec soi-même. La fissure n’est pas la fin de quelque chose. C’est le début d’un chemin.

Mon premier seuil

Je vais vous parler à cœur ouvert, parce que mon histoire pourrait bien éclairer la vôtre.

Il y a des années, j’ai voulu mourir. Ce n’était pas un appel au secours déguisé — j’en ai fait, d’autres fois, et je sais faire la différence. Cette fois-là, c’était une vraie tentative de suicide, avec la volonté claire d’en finir. La souffrance durait depuis des mois, sans limite, et je ne voyais plus aucune issue. Je le dis sans détour, parce que ces moments existent, qu’ils sont réels, et que les taire n’aide personne.

Je me suis réveillée. Les secours eux-mêmes avaient peine à croire que j’avais survécu. Et je porte, depuis, la conviction intime que ce jour-là, d’une certaine manière, je suis morte et revenue. Je n’ai gardé aucun souvenir d’un quelconque passage — rien de spectaculaire à raconter. Mais une chose, une seule, m’a saisie au retour, et je ne l’ai jamais oubliée.

Quand je suis revenue, la douleur avait disparu. Cette souffrance immense qui m’écrasait depuis des mois n’était plus là. Comme si le passage l’avait emportée. À partir de cet instant, je n’ai plus jamais regardé la vie de la même manière. C’était ma première fissure. Elle fut violente. Mais la lumière est passée par là.

La rencontre qui a tout changé

La seconde fissure, quelques années plus tard, a pris un visage bien plus doux — et pourtant elle m’a bouleversée tout autant.

Je traversais encore un des nombreux combats de ma vie, le plus important. J’étais en colère, révoltée, à vif. Et ce jour-là, j’ai croisé un homme que je n’avais jamais vu, un policier, dans des circonstances qui auraient dû me terrifier. Mon corps était bien là, mon esprit tentait de tenir… mais moi, je n’étais plus tout à fait là.

Attention, et c’est important, ce n’était pas de la dissociation. Je ne fuyais pas le moment, je ne m’anesthésiais pas. Au contraire : je répondais du tac au tac, j’étais mordante, présente au combat. Je lui ai lancé : « vous êtes tous les mêmes les flics, des corrompus ». Et il m’a répondu, tout simplement : « vous avez des problèmes avec certains policiers mais on n’est pas tous pareils ».

Je l’ai regardé. Et j’ai dit : « … vous avez raison. Je suis désolée.». Je ne pouvais pas juger tout le monde. Ce n'était pas moi. Un mot avait suffi à me désarmer. Toute cette colère, ce n'était pas moi. Je ne voulais pas être ça.

Le plus étrange n’est pas là dans cet échange de mots. Le plus étrange, c’est l’endroit d’où je vivais cette scène.

Je me regardais de l’extérieur. J’étais ailleurs, et de cet ailleurs, je me sentais… bien. Indescriptiblement bien. Je ne peux pas le décrire, il n’y a pas de mots. Un calme, une justesse, une plénitude que je n’avais jamais connue. Rien de physique ne s’est passé. Je n’ai jamais revu cet homme. Il ne m’a rien apporté de concret. Il ne m’a pas porté secours dans la situation d'injustice que j'étais en train de vivre. Et pourtant, quelque chose s’est passé qui a changé le cours de mon existence.

Ce que la science en dit

Longtemps, j’ai cru être un cas à part. Puis j’ai découvert que ces moments avaient été étudiés, nommés, documentés. Non pour les réduire, nous verrons qu’ils gardent leur mystère, mais pour montrer qu’ils sont réels, et bien plus fréquents qu’on ne le croit.

Le cerveau pris par surprise

Notre cerveau fonctionne comme une machine à prédire : à partir du passé, il anticipe en permanence ce qui va arriver, et il agit sur ces prévisions. Tant que le réel confirme ses attentes, rien ne bouge. Mais lorsqu’un événement vient les démentir de manière éclatante, le cerveau est obligé de mettre à jour son modèle. C’est ce que les chercheurs appellent l’erreur de prédiction, et c’est précisément dans ces instants de surprise que l’apprentissage profond devient possible.

Une phrase inattendue dans la bouche de celui qu’on maudissait, « on n’est pas tous pareils », est exactement ce genre de démenti. En une seconde, tout un édifice de certitudes (« ils sont tous pareils ») se fissure. Et par cette fissure, une autre vision peut entrer.

Le déclic : la neuroscience de l’insight

Ce moment où tout se réorganise d’un coup a lui aussi été étudié. Les chercheurs John Kounios et Mark Beeman ont montré que l’insight, le fameux « déclic », n’est pas le fruit d’un raisonnement lent, mais d’une réorganisation soudaine : le cerveau relie brusquement des éléments qui étaient là, séparés, et une compréhension neuve surgit, avec l’évidence de ce qui saute enfin aux yeux. Ce n’est pas une invention poétique : c’est un phénomène observable.

Le changement quantique

Les psychologues William Miller et Janet C’de Baca, de l’université du Nouveau-Mexique, ont donné un nom à ce que j’ai vécu : le « changement quantique ». Intrigués par ces transformations soudaines que les gens décrivent comme « un éclair » ou « voir la lumière », ils ont recueilli des dizaines de récits et les ont étudiés. Ils y ont trouvé une véritable métamorphose : brutale, profonde, bienveillante, et durable, après laquelle les valeurs profondes de la personne se réorganisent.

Ils en distinguent deux formes : celle de l’insight, un basculement soudain de la compréhension ; et celle, plus rare, de l’épiphanie, une expérience à la coloration mystique. Que ces transformations existent, qu’elles soient réelles et étudiables, voilà qui devrait réconforter tous ceux qui les ont vécues sans oser en parler.

Le dilemme désorientant

Le pédagogue Jack Mezirow a décrit, de son côté, ce qu’il appelle le « dilemme désorientant » : un événement qui vient contredire notre façon de voir le monde, et qui déclenche une remise en question profonde. De cette désorientation naît une transformation des perspectives : on ne pense plus, on ne se voit plus comme avant. C’est exactement le questionnement qui suit la fissure, cette descente en soi qui réorganise tout.

La croissance post-traumatique

Enfin, il y a le concept peut-être le plus important pour nous. Les psychologues Richard Tedeschi et Lawrence Calhoun ont forgé, dans les années 1990, l’expression « croissance post-traumatique » pour décrire un paradoxe : la lutte avec une épreuve bouleversante peut aussi devenir le point de départ d’une transformation positive profonde.

Ils prennent soin de la distinguer de la résilience. La résilience, c’est revenir à son état d’avant. La croissance post-traumatique, elle, va plus loin : la personne ne revient pas à l’identique, elle se reconfigure, elle dépasse son fonctionnement antérieur. Leurs recherches, répliquées dans des dizaines d’études et traduites dans plus de vingt langues, décrivent cinq domaines où cette croissance apparaît :

  • une appréciation plus profonde de la vie, des petites choses jusque-là invisibles ;
  • des relations plus vraies et plus intimes avec les autres ;
  • de nouvelles possibilités, des chemins de vie qu’on n’aurait jamais envisagés ;
  • un sentiment de force personnelle — « si j’ai traversé cela, je suis plus forte que je ne croyais » ;
  • un approfondissement spirituel ou existentiel, un nouveau rapport au sens.

Ce cadre change tout notre regard. Il ne dit pas que le trauma serait « une bonne chose », la douleur reste la douleur. Il dit que, de la lutte pour l’intégrer, peut naître autre chose. Il fait passer, comme l’écrivent ces chercheurs, du regard qui voit des « victimes brisées » à celui qui reconnaît leur puissance.

Ce que la science ne peut ni prouver ni réfuter

Et pourtant. Aucun de ces concepts, aussi précieux soient-ils, n’épuise ce que j’ai réellement vécu.

Car il me reste une certitude que je ne présenterai jamais comme un fait démontré, mais que je ne laisserai personne rabaisser non plus : je sais, au plus profond, que l’être qu’était cet homme, je le connais depuis une éternité. Que cette rencontre était prévue. Que certaines choses, dans une vie, sont écrites. Ce n’est pas une croyance que j’aurais choisie : c’est ce que je ressens, avec une force qui ne se discute pas.

Cet état que je décrivais, présente et pourtant ailleurs, dans un bien-être indicible, le psychologue William James, père de la psychologie américaine, l’avait caractérisé dès 1902. Il décrivait l’expérience mystique par quatre traits : l’ineffabilité (impossible à dire), la qualité noétique (la révélation d’une vérité), la transience (brève) et la passivité (le sentiment d’être guidé). Je les reconnais tous les quatre. Et la psychologie, aujourd’hui encore, étudie ces « états modifiés de conscience », en les distinguant clairement des troubles, et en reconnaissant qu’ils sont réels.

Voilà ce que je veux vous dire, à vous qui me lisez et qui avez peut-être vécu l’inexplicable : la science éclaire, mais elle ne possède pas toutes les réponses. Il y a ce qu’elle explique, ce qu’elle nomme sans l’expliquer, et ce qu’elle ne peut ni prouver ni réfuter. Votre expérience est réelle dans les trois cas. Vous l’avez vécue, ressentie, vue, touchée, et elle n’a besoin d’aucun tampon officiel pour compter. Ce que vous avez traversé vous appartient, et c’est vrai.

Pourquoi une rencontre « sans importance » peut tout bouleverser

Comment un instant si bref, si insignifiant vu de l’extérieur, peut-il changer une vie entière ? La réponse tient en une image : celle de la graine déjà présente sous la terre craquelée.

La rencontre ne crée pas la transformation. Elle la révèle. Le terrain était déjà prêt, saturé de douleur, de fatigue, d’années de combat. La dernière goutte ne cause pas le débordement à elle seule ; elle arrive au moment où le vase était déjà plein. Cet homme n’a pas mis la lumière en moi. Il a été le miroir qui m’a permis de la voir. La fissure était déjà là ; il a simplement laissé passer le jour.

Le grand Carl Gustav Jung parlait de ces figures qui surgissent dans nos vies et sur lesquelles nous projetons quelque chose de nous-mêmes, un potentiel encore endormi, une part à réveiller. C’est, je crois, ce qui m’est arrivé. Et cela éclaire une chose que j’ai mis du temps à comprendre.

Le véritable amour de cette histoire

Sur le moment, j’ai cru que j’étais tombée amoureuse de cet homme. Je me suis demandé comment un homme comme lui, avec une vie stable, un ancrage, une place dans le monde, pourrait vouloir d’une femme comme moi. Moi qui n’avais rien construit, rien accompli, moi qui n’avais fait que me battre toute ma vie pour survivre.

Et c’est en creusant cette question que la véritable fissure s’est ouverte. Car la vraie question, en dessous, n’était pas « comment lui pourrait-il vouloir de moi ». C’était : « comment moi, je pourrais vouloir d’une femme comme moi ? »

Il n’était pas la destination. Il était le miroir qui me renvoyait vers la seule personne que je devais, enfin, apprendre à aimer : moi. Ce sentiment d’amour que j’avais cru éprouver pour lui, je l’ai lentement remis à sa place : en amour pour moi-même. C’est de là qu’est parti mon véritable travail de dépouillement. Et cette rencontre m’a offert autre chose, aussi : elle m’a évité de détester tous les policiers et autres magistrats qui ont officié dans le dossier judiciaire de ma fille. Un seul mot d’un seul homme m’avait rappelé qu’on ne peut pas juger en masse et que je n'étais pas de ce bois-là.

Il y a toujours une porte

Si je vous raconte tout cela, c’est pour vous dire une chose à laquelle je crois de toutes mes forces : on a beau avoir traversé l’enfer, il y a toujours une porte de sortie. Toujours un moment où la lumière peut passer.

Mais voici ce que je veux ajouter, et c’est le cœur de tout mon projet. Les fissures dont je vous ai parlé furent brutales : une tentative de mort, une persécution d'Etat pour cacher la pédocriminalité. Le changement de conscience se fait parfois ainsi — par un choc, une maladie, le seuil de la mort frôlé. Mais il peut se faire autrement. Et j’en ai la conviction profonde : on n’est pas obligé d’en arriver à des extrémités pour reprendre sa vie en main.

Je suis convaincue aujourd'hui que si j'avais pris ma vie en main avant, je n'aurais pas vécu toutes ces épreuves à l'âge adulte. Mais en étais-je seulement capable avant ? 

Les choses sont ce qu'elles sont et je ne regrette rien pour moi-même. Par contre je souhaite que mon expérience de vie serve à d'autres afin que la fissure pour les autres se fassent plus en douceur.

On peut choisir la porte douce plutôt que d’attendre d’être poussé dans la fissure. On peut décider de regarder ses blessures avant que le corps, à force de refouler, ne finisse par crier à travers la maladie ou que le subconscient ne manifeste une vie de douleur pour normaliser ce qui n'a pas été réparé.

Cela demande du courage, c'est vrai. Le courage d’accepter que certains événements nous ont marqués, vraiment, trop, puis de prendre la décision énergique de faire ce qu’il faut pour réparer.

Alors n’attendez pas. Dès que vous sentez que quelque chose, dans votre vie, ne correspond pas à ce que vous voulez profondément, et plus encore si vous avez traversé des épreuves, enfant ou adulte, prenez-vous en main sans tarder. Vous n’avez pas besoin d’un naufrage pour avoir le droit de vous sauver. La fissure peut être un choix, et non une catastrophe.

La terre était craquelée. Mais dans la fissure, une fleur a poussé, et la lumière est montée vers l’étoile. C’est cela, la résilience : laisser la lumière entrer par là même où l’on s’est fendu et se rassembler, enfin, autour de sa propre clarté.

Cet article évoque le suicide et de grandes souffrances. Si vous traversez une période sombre, ou si ces lignes ont ravivé quelque chose de douloureux, ne restez pas seul(e). Parlez-en à un proche de confiance, à votre médecin, à un professionnel. En France : le 3114 (prévention du suicide et détresse psychologique) répond gratuitement, 24h/24 et 7j/7, par téléphone ou par tchat sur 3114.fr ; le 15 en cas d’urgence médicale ; le 3919 pour les violences faites aux femmes. Demander de l’aide, c’est déjà laisser entrer la lumière. C’est un acte de courage, jamais de faiblesse.

Ressources d’urgence

Tu n’es pas seul(e). De l’aide existe.

  • Prévention du suicide — 3114 (gratuit, 24h/24, 7j/7)
  • Urgence psychiatrique — 15 · SAMU (gratuit, 24h/24)
  • Solitude Écoute — 0 800 47 47 88 (gratuit, tous les jours de 15h à 20h)
  • CN2R — Centre National de Ressources et de Résilience : cn2r.fr
  • PSYCOM — information publique en santé mentale : psycom.org

Quelques sources et inspirations

  • Richard Tedeschi & Lawrence Calhoun — la croissance post-traumatique et ses cinq domaines.
  • William Miller & Janet C’de Baca — le « changement quantique » (Quantum Change).
  • John Kounios & Mark Beeman — la neuroscience de l’insight (le « déclic »).
  • Jack Mezirow — l’apprentissage transformateur et le « dilemme désorientant ».
  • William James — les expériences mystiques et les états modifiés de conscience (1902).
  • Carl Gustav Jung — la projection, la rencontre numineuse, le sens.
  • Viktor Frankl — la quête de sens au cœur de la souffrance.
  • CIIVISE, Psycom, 3114.fr — pour les ressources et l’aide en France.

Si ces mots ont résonné en toi, sache que tu n’es pas obligé(e) d’avancer seul(e).

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