Le vrai travail d'une vie
Un article du projet Les Résilients
Avant de commencer — un mot important.
Je ne suis pas professionnel de santé. Je ne suis ni médecin, ni psychologue, ni thérapeute. Cet article n'est pas un diagnostic, ni un protocole de soin, ni un substitut à un accompagnement professionnel. C'est un partage, avec mes mots et mon expérience de chemin. Avancez à votre rythme, et faites-vous accompagner par une personne qualifiée lorsque vous en ressentez le besoin. Vous méritez d'être soutenu(e).
Le chantier de toute une vie
Jacques Brel disait : « Un homme passe sa vie à compenser son enfance. » La formule voit juste. Et ce long chemin pour se remettre de son enfance passe, presque toujours, par un même apprentissage : celui de l'amour de soi.
S'aimer soi-même est sans doute le travail d'une vie entière. Non parce qu'il serait interminable ou décourageant, mais parce qu'il se tisse peu à peu, jour après jour, rencontre après rencontre, épreuve après épreuve. C'est le plus beau des chantiers — celui qui donne sa couleur à tous les autres.
Pourquoi s'aimer ne va pas de soi
On pourrait croire l'amour de soi naturel, donné à la naissance. En réalité, il se construit — ou s'abîme — très tôt, au contact des premières relations. Un enfant apprend à s'aimer dans le regard qu'on pose sur lui ; si ce regard a manqué, ou s'il a blessé, l'amour de soi part avec un handicap.
Et cela arrive même avec des parents pleins de bonne volonté. Car un parent transmet ce qu'il porte : ses propres blessures, ses manques, ses peurs, ses idéaux, tout ce qu'une histoire et une époque ont déposé en lui. On peut aimer son enfant de tout son cœur et lui transmettre, sans le vouloir, sa propre difficulté à s'aimer.
Ce que cela change : si l'amour de soi vous a manqué, ce n'est pas un défaut de votre part, ni forcément une faute de vos parents. C'est une transmission, de génération en génération. Et ce qui s'est transmis peut, à partir de vous, se réapprendre — et changer de sens.
→ Ce départ vers soi est le sujet de notre article Revenir à soi : la première marche du chemin.
S'aimer, ce n'est pas ce qu'on croit
Une confusion arrête beaucoup de gens sur le seuil. S'aimer soi-même n'a rien à voir avec la vanité, l'autosatisfaction ou le fait de se croire supérieur. Ce serait plutôt l'inverse : c'est une relation juste et bienveillante avec soi, faite de connaissance et de respect.
Il importe surtout de distinguer deux choses souvent confondues. Se donner sa juste place — prendre soin de soi, tenir compte de ses besoins, s'accorder de la valeur — nourrit la relation aux autres. L'égocentrisme, lui, consiste à se placer au centre de tout au détriment des autres : il isole et abîme les liens. L'un ouvre, l'autre enferme.
Se remplir d'abord, pour avoir de quoi donner ensuite.
L'image de l'avion le dit bien : on ajuste d'abord son propre masque à oxygène, avant d'aider son voisin. Non par indifférence, mais parce qu'on ne peut soutenir l'autre durablement qu'à partir d'un socle où l'on tient debout soi-même.
Le plus beau des chantiers
Concrètement, apprendre à s'aimer avance par plusieurs voies, qui se nourrissent l'une l'autre.
SE CONNAÎTRE
Faire connaissance avec soi, vraiment
S'aimer commence par se connaître : comprendre son fonctionnement, ses élans, ses blessures, ce qui nous anime et ce qui nous heurte. On aime mieux ce que l'on connaît — et cela vaut d'abord pour soi.
S'ACCUEILLIR
Ses failles et ses forces, ensemble
S'accueillir tel que l'on est, c'est faire de la place à la fois à ses forces et à ses fragilités, sans se scinder en « bon » et « mauvais ». Nos failles font partie de nous ; les accueillir, plutôt que les combattre, leur retire une grande part de leur poids.
SE TRAITER AVEC DOUCEUR
La bienveillance qu'on offrirait à un ami
La chercheuse Kristin Neff a montré la puissance de l'autocompassion : se parler, dans l'épreuve, avec la douceur qu'on aurait pour une personne aimée. Non pour s'excuser de tout, mais pour cesser de se maltraiter. Cette bienveillance envers soi apaise et rend plus fort.
SE DONNER SA JUSTE PLACE
Écouter ses besoins, poser ses limites
S'aimer, c'est aussi tenir compte de soi : reconnaître ses besoins, s'autoriser à les honorer, poser des limites claires. Non pour se couper des autres, mais pour être présent à eux sans se perdre.
→ L'oubli de soi pour être aimé est exploré dans notre article La suradaptation : quand on s'oublie pour être aimé.
Prendre soin de soi ne dépend pas de l'argent
Une croyance tenace mérite d'être levée : celle qui fait remettre l'amour de soi à plus tard, « quand j'aurai les moyens ». Il est vrai qu'un peu d'aisance permet d'ajouter des douceurs — un rendez-vous chez le coiffeur, un soin, une paire de lunettes neuve. Mais ce sont là des cerises.
Le gâteau, lui, ne coûte rien. Se connaître, s'accueillir, se parler avec douceur, honorer ses besoins, se poser, respirer, se reposer, se protéger des relations qui abîment : rien de tout cela ne dépend d'un compte en banque. L'essentiel de l'amour de soi est accessible dès aujourd'hui, quelles que soient les circonstances.
S'aimer pour mieux aimer
Loin d'être un repli, l'amour de soi est ce qui rend capable d'aimer vraiment. Quand on tient debout en soi, on peut aller vers l'autre sans attendre qu'il nous complète, sans lui demander de combler un vide, sans se perdre dans la relation.
On aime alors plus justement : on laisse à l'autre sa vraie place, on cesse de promettre ce qui n'est bon ni pour lui ni pour soi, on offre une présence entière plutôt qu'un manque à remplir. En ce sens, s'aimer soi-même est un bienfait — pour soi, pour ceux qu'on aime, et jusqu'à la société tout entière.
Un mot personnel
L'amour de soi, je l'ai appris tard — après quarante ans. Longtemps, je n'en avais aucune notion : je savais aimer les autres, pas moi. Tout au long de ma vie, j'avais surtout croisé des personnes cabossées, comme je l'étais. Les rares fois où j'ai rencontré quelqu'un qui semblait vraiment en accord avec lui-même, cela m'a percutée — et j'ai fini par comprendre que ce qui me frappait tant, chez ces personnes-là, c'était une forme d'amour d'elles-mêmes qui les tenait debout.
Adolescente déjà, une femme m'avait marquée ainsi. Je l'avais rencontrée aux premières années de l'association SOS Inceste, fondée à Grenoble en 1985. Elle dégageait une force et une assise peu communes. Jeune, elle avait pu opposer un refus à un agresseur et interrompre son geste ; et de cette capacité, elle avait gardé une solidité rare. J'en ai été admirative — de l'admiration que l'on éprouve devant quelque chose d'exceptionnel, presque hors norme.
À dire clairement, pour ne blesser personne : ce qu'a pu faire cette femme est extrêmement rare. La quasi-totalité des enfants et des adolescents ne le peuvent pas — non par manque de courage ou de valeur, mais parce que c'est tout simplement hors de leur pouvoir. La sidération fige le corps et l'esprit face au danger, plus encore lorsque l'agresseur est un parent ou un proche. Ne pas avoir pu se défendre n'est jamais une faute, et n'enlève rien à la valeur de personne. L'admiration devant celle ou celui qui l'a pu ne crée aucune échelle à laquelle se comparer.
J'y vois, avec le recul, une forme précoce d'amour de soi — le sentiment, chevillé au corps, de valoir la peine d'être protégée. Et je sais aussi que cet amour de soi se réapprend, pleinement, après coup, quel qu'ait été le chemin — c'est même tout le propos de ces lignes.
Plus tard, adulte, j'ai croisé une autre personne qui dégageait cette même assise — une vraie stabilité, une assurance tranquille, ce quelque chose de quelqu'un qui, visiblement, s'aimait et se tenait en accord avec lui-même. Cela a agi comme un miroir, et comme un électrochoc. Face à cet aplomb, les questions ont surgi d'un coup : qu'est-ce que je fais de ma vie ? De moi-même ? Comment en suis-je arrivée là ? L'attention portée à l'autre m'a ainsi ramenée à moi — et c'est de là que j'ai commencé à penser à mon avenir, à prendre soin de moi, à me construire.
Je suis loin de l'arrivée — j'apprends encore, chaque jour, à mieux prendre soin de moi. Mais j'ai compris une chose que je tiens à vous transmettre : il n'est jamais trop tard pour commencer à s'aimer. Ce chantier peut s'ouvrir à tout âge, et chaque pierre posée change déjà la vie.
→ Ce basculement, ce moment où la lumière entre, je l'ai raconté dans La fissure.
Un mot pour finir
S'aimer soi-même est le travail d'une vie — et c'est une bonne nouvelle. Cela veut dire qu'il n'y a pas d'examen à réussir, pas de date limite, pas de version finale de soi à atteindre. Seulement un chemin, qu'on parcourt à son rythme, et qui rend la vie plus vaste à mesure qu'on avance.
Chaque geste de douceur envers soi est une pierre posée sur ce chemin. Apprendre à s'aimer, patiemment, sans se presser, c'est peut-être la plus belle façon d'apprendre à se rassembler.
Pour cheminer accompagné(e)
Tout le parcours du Compagnon de résilience (Pleroma) mène, au fond, à cet apprentissage : revenir à soi, réapprendre à rêver, se connaître, s'accueillir, se donner sa juste place. Étape après étape, clé après clé, il vous accompagne sur ce chemin vers un amour de soi plus solide — un soutien du quotidien, pensé comme une main tendue tout au long du chantier d'une vie.
Apprendre à s'aimer, pas à pas →
Si le regard que vous portez sur vous-même est source d'une grande souffrance, ou si des pensées sombres vous traversent, ne restez pas seul(e) : parlez-en à un professionnel de santé, à votre médecin, ou à un dispositif d'écoute. En France, le 3114 (prévention du suicide et détresse psychologique) répond gratuitement 24h/24 et 7j/7, par téléphone ou par tchat sur 3114.fr. Demander de l'aide est un acte de courage, et un geste d'amour envers soi.
Ressources d'urgence
Tu n'es pas seul(e). De l'aide existe.
- Prévention du suicide — 3114 (gratuit, 24h/24, 7j/7)
- Urgence psychiatrique — 15 · SAMU (gratuit, 24h/24)
- Solitude Écoute — 0 800 47 47 88 (gratuit, tous les jours de 15h à 20h)
- CN2R — Centre National de Ressources et de Résilience : cn2r.fr
- PSYCOM — information publique en santé mentale : psycom.org
Quelques sources et inspirations
- Kristin Neff — l'autocompassion : se traiter avec la bienveillance qu'on offre à un proche.
- Carl Rogers — le regard positif inconditionnel et l'acceptation de soi.
- Donald Winnicott — le rôle du regard des premières relations dans la construction de soi.
- Brisure et résilience — la croissance possible après l'épreuve, au fondement du projet Les Résilients.
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